::+:: «Le protestantisme est moderne, il doit le rester»

Pour le théologien Jean-Marc Tétaz, l’avenir du christianisme ne se joue plus seulement dans les églises. Image: PATRICK?MARTIN

Fondamentalisme ou dilution dans la laïcité? Les religions ont un rapport parfois crispé avec l’évolution de la société. Comment réformer une religion, et d’abord pourquoi le faire? Avant un débat à l’occasion des 500 ans de la Réforme, le philosophe et théologien lausannois Jean-Marc Tétaz livre sa vision.

Pourquoi faut-il réformer la religion?

Je vous rappelle ce vieil adage chez les protestants: l’Eglise réformée est toujours à réformer… Ce qui caractérise la situation religieuse actuelle, c’est le passage d’une société chrétienne, catholique et protestante, à une situation de pluralisme religieux. Cela oblige toutes les religions présentes à se réformer, sachant qu’elles ne peuvent plus prétendre à détenir le monopole de la vérité.

Dans une société plurielle, la religion ne devrait-elle pas devenir une affaire strictement privée?

Nous vivons effectivement dans une société déjà très sécularisée. Mais on assiste à un retour du religieux, qui se manifeste par deux évolutions en parallèle: d’une part un regain d’engagement communautaire dans des groupes fortement intégrés, d’autre part, ce que j’appelle des formes de spiritualité vagabondante. On voit dans les librairies que les rayons de livres religieux diminuent, tandis que l’ésotérisme et le bien-être prennent toujours plus de place. Ce sont des formes parasitaires, car s’il n’y a plus de communautés pour assurer la transmission de la culture religieuse, dans deux générations il n’y aura plus de ressources non plus pour cette spiritualité vagabondante.

Face à des églises bientôt vides, que préconisez-vous?

Dans le monde contemporain, la religion a une fonction essentielle: permettre à chacun de donner un sens à sa vie en l’inscrivant dans un cadre plus large. C’est pourquoi je regrette que les protestants aient tragiquement abandonné un modèle qui marchait bien et qui fonctionne encore en Allemagne: la fête de la confirmation comme rite de passage qui marque l’entrée dans l’âge adulte. Les rites de l’Eglise ont une fonction essentielle de sacralisation de l’existence, ils aident chacun à trouver un sens à sa vie, de la naissance à la mort. Mais on ne reviendra pas en arrière, les églises pleines appartiennent à une époque révolue. En termes de pratique, la religion est devenue l’affaire d’une minorité. Le protestantisme ne peut plus se résumer à un noyau de paroissiens, il doit se comprendre dans un sens plus large en dialogue avec la culture afin d’y trouver des formes d’expressions plus diverses. A travers la musique il y a une manière de faire passer le message chrétien. Les événements que nous prévoyons pour les 500 ans de la Réforme, comme l’oratorio Logos, de Daniel Schnyder, qui sera créé à Saint-François le jeudi 3 novembre, ou la création de la Passion selon Marc, de Michaël Levinas, vont dans ce sens.

N’y a-t-il pas un risque que cela reste réservé à une élite?

Je ne le crois pas. La forme musicale de la Passion rend la Bible accessible à tous les gens qui n’iront jamais écouter un prêche. C’est une manière de jouer le drame de la vie humaine et poser avec acuité la question de son sens. Il n’y a pas plus absurde et tragique que la mort d’un homme innocent à cause d’un clergé corrompu et d’un politicien qui veut fuir les problèmes… De manière générale, les concerts affichent complet. L’engouement pour la littérature et les musées ne se dément pas. L’Eglise doit investir ces terrains. Si on comprend la religion comme étant limitée à de petites communautés de pratiquants, alors elle ne signifie rien pour la majorité. Autant il faut souligner la fonction de transmission des communautés, autant il faut reconnaître qu’il y a une présence diffuse de la religion dans la culture, chrétienne mais juive aussi. Pour l’instant la présence musulmane est marginalisée pour des raisons culturelles, mais il y a fort à parier qu’il en ira autrement dans quelques générations.

Les religions affichent souvent de la crispation face aux évolutions sociales, sont-elles prêtes à une mutation?

Quand il s’agit de réformer une religion au contact de la société, il y a toujours un mouvement libéral qui s’enclenche. C’était le cas avec le judaïsme et le protestantisme après les Lumières. Mais cela provoque aussi l’apparition d’un conservatisme. En ce sens-là tous les phénomènes d’islamisme actuels sont des réactions à la modernité. Chez les protestants, les évangéliques constituent une réaction à la modernité, au même titre que le protestantisme libéral mais en sens inverse. Les traditionalistes catholiques sont modernes, autant que l’était Vatican II. La modernité aboutit, pour une minorité, à une tentation vers le repli sectaire et la contestation du monde moderne.

Le protestantisme est-il pour vous une religion d’avenir?

Oui, car le protestantisme s’est montré capable depuis 250 ans de considérer que les requêtes que lui adressait la société étaient légitimes. Les phénomènes de transformation du protestantisme sont des relectures de l’évolution de la société, vue comme le produit de sa propre influence, comme si la modernité était une conséquence de la Réforme. Historiquement, c’est en partie faux, mais ce n’est pas grave, cela a donné une légitimité religieuse à la modernité. Le protestantisme a réussi à se comprendre comme une religion moderne. On ne peut qu’espérer qu’il continue sur cette voie, plutôt que d’adopter une position de repli. (24 heures)

Par Patrick Chuard / 24heures.ch

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