::+:: Expériences de mort imminente : voyage aux confins de la conscience

Des scientifiques tentent de reproduire en laboratoire des "expériences de mort imminente" afin de percer le secret du fonctionnement du cerveau. Nouvelles découvertes sur cet état limite qui peut survenir plus souvent qu’on ne le pense.


C'est en traversant la rue que Danielle a été heurtée de plein fouet par un tramway. « Ce fut d’abord un trou noir, raconte-telle, puis j’étais dans un tunnel attirée par une lumière merveilleuse, un amour inconditionnel. J’ai ressenti un bien-être jamais éprouvé. Des êtres lumineux m’ont accueillie, ils communiquaient sans parler. » Trente-cinq ans plus tard, cette pétillante professeure de yoga n’a rien oublié. « J’ai eu un choix à faire : partir ou revenir. Puis soudain je me suis vue d’en haut, allongée sur un lit. Je voyais la salle blanche et les gens habillés en vert. Je me suis réveillée dans une chambre d’hôpital. » Visions, tunnel, lumière, décorporation, paix, rencontre avec des défunts… Danielle a vécu ce que l’on appelle une « expérience de mort imminente » (EMI), médiatisée par le psychiatre américain Raymond Moody dans les années 1970 à la suite de récits de patients récupérant d’un coma. Bruce Greyson, professeur émérite de psychiatrie à l’université de Virginie, aux États-Unis, a, lui, créé en 1983 une échelle de mesure en 16 questions qui, à partir de sept réponses positives, valide l’EMI (voir en bas d'article). Aujourd’hui il définit celle-ci comme « un événement psychologique profond avec des éléments transcendantaux et mystiques survenant chez des individus proches de la mort ». Sa fréquence serait de 2 à 12 % chez les personnes victimes d’arrêt cardiaque selon une méta-analyse de 2008. Est-ce la réaction d’un cerveau en détresse ou la preuve de la séparation entre le corps et l’esprit ?

EMI sous hypnose

Une poignée de chercheurs s’est mis en tête de percer le mystère. Pour ce faire, Danielle a rendez-vous avec l’une de ces équipes mondialement connues, le Coma Science Group (CSG) du Giga Research au CHU de Liège (Belgique) dirigé par le professeur Steven Laureys (lire Sciences et Avenir n° 777, novembre 2011) qui lance une nouvelle étude unique en son genre : faire revivre une EMI sous hypnose. Charlotte Martial, aspirante doctorante du Fonds de la recherche scientifique au CSG, installe Danielle sur le fauteuil de consultation du Pr Marie-Élisabeth Faymonville, chef du service d’algologie-soins palliatifs au CHU de Liège, experte en hypnose médicale. Puis elle fixe sur le crâne de la volontaire un casque d’électroencéphalogramme (EEG) doté de 256 électrodes qui va enregistrer l’activité du cortex cérébral « afin de détecter les zones du cerveau impliquées », explique Charlotte Martial.

Marie-Élisabeth Faymonville fait tout d’abord raconter à la patiente son EMI avant de l’inviter à se concentrer sur un point de la pièce. D’une voix enveloppante, elle insiste sur les sensations agréables, Danielle semble s’endormir. Puis l’hypnothérapeute la guide en passant en revue un souvenir heureux avant, pas à pas, de retracer le jour de l’accident, les visions, « cette sensation de présence, cette façon différente de communiquer »... Danielle est immobile, le corps détendu. Puis, au bout de vingt minutes, la thérapeute la ramène dans le présent. « Vous allez reprendre contact avec ici et maintenant. » Danielle revient à elle, groggy. « Je ne vous entendais plus, j’étais ailleurs », reconnaît-elle, ajoutant : « J’ai retrouvé les sensations corporelles de l’EMI, en moins intenses. » Charlotte Martial lui fait alors remplir des questionnaires qui seront complétés ultérieurement par l’analyse de l’EEG.

Des cas relatés dans toutes les cultures

Ainsi saura-t-on - peut-être - ce qui se joue dans le cerveau des "expérienceurs", comme les appellent les experts du CSG, et dont les témoignages semblent avoir existé de tout temps. Des chercheurs ont en effet analysé de possibles expériences d’EMI historiques et mystiques dans les anciennes civilisations. Selon Philippe Charlier, médecin légiste et anthropologue, « le premier cas de ces récits en Europe daterait de 1740, rapporté par un médecin militaire du nord de la France au sujet d’un patient, victime d’une syncope. » L’expérience serait, de plus, universelle. « Les EMI surviennent dans toutes les cultures et religions, note Birk Engmann, psychiatre et neurologue allemand. Mais leur contenu varie. En Inde, les récits rapportent l’apparition de stigmates sur le corps et la rencontre avec des divinités. » « Au Maghreb, certains récits décrivent plutôt une porte qu’un tunnel, et en Russie il semblerait qu’il y ait davantage d’EMI négatives, avec des visions terrifiantes », ajoute Steven Laureys. Néanmoins, ces différences, anecdotiques pour la plupart, restent à étudier.

L’EMI serait-elle donc un ensemble de visions interprétées par le cerveau selon ses traditions ? En effet, « le cerveau a toujours besoin de construire une histoire cohérente avec ce qu’il perçoit », commente Vanessa Charland, chargée de recherche au FNRS et neuropsychologue au CSG. Depuis trente ans, de nombreuses hypothèses neurobiologiques ont tenté d’expliquer rationnellement l’EMI. En 1996, le psychiatre britannique Karl Jansen montre, par exemple, que ses caractéristiques peuvent être provoquées par l’injection de kétamine, un anesthésiant. Un an après, James Whinery, un professeur de chimie américain, la rapproche des sensations vécues par les pilotes à l’entraînement en centrifugeuse, lorsque le sang quitte le cerveau jusqu’à la syncope. En 1994, Thomas Lempert, de l’université Humbolt (Allemagne), induit des syncopes chez 42 adultes sains qui témoignent alors de visions de type EMI dont la rencontre avec des défunts. En Suisse, le neurologue Olaf Blanke, révèle, lui, en 2002, qu’il a provoqué des sensations intenses de décorporation chez une patiente épileptique par stimulation cérébrale du cortex temporo-pariétal droit. À leur suite, l’équipe de Steven Laureys a déjà observé l’EEG ou l’imagerie de cerveaux de volontaires pendant une syncope ou une injection de kétamine. Ainsi, le "cerveau EMI" se dessine. « Nous savons que la zone temporo-pariétale gauche s’active lorsque vous sentez la présence de quelqu’un, commente le scientifique. L’absence de douleur et la sensation de bien-être généralisé sont peut-être liées à l’activité du cortex cingulaire antérieur, alors que la sensation d’unité cosmique correspond aux zones pariétales postérieures. »

Des EMI vécues par des personnes en arrêt cardiaque

Reste à expliquer comment les victimes d’arrêt cardiaque peuvent vivre une EMI alors que leur activité cérébrale est considérée comme inexistante. Cela se produit-il vraiment pendant l’arrêt ? « Personne n’a pu encore le démontrer », souligne Steven Laureys. C’est pourtant bien ce que compte établir Samuel Parnia, professeur assistant de médecine de l’université Stony Brook de New York (États-Unis) avec l’étude AWARE II, qui associe une dizaine de centres en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Pour ce faire, des médecins volontaires se tiennent prêts à équiper les victimes d’arrêt cardiaque d’un appareil de mesure d’EEG portatif et d’une spectroscopie dite à proche infrarouge qui mesure l’oxygénation du cerveau, afin, ensuite, de corréler ces mesures aux éventuels récits des survivants. « Il faut qu’on sache ce que devient la conscience lorsque le cœur s’arrête et que le cerveau n’est plus irrigué », martèle Samuel Parnia.

Lors de sa première étude AWARE I en 2014, des médecins britanniques, américains et autrichiens ont interrogé des survivants d’arrêt cardiaque sur leurs souvenirs de la réanimation. Mieux, « pour tester l’hypothèse de la décorporation, nous avions caché en hauteur et au sol dans différentes salles de nos hôpitaux respectifs des objets portant des symboles », raconte Samuel Parnia. Avec l’idée que si l’esprit quitte le corps, il pourra rapporter avoir vu ces objets ! Ce qui n’est encore jamais advenu. Sur 330 survivants, 140 ont répondu au questionnaire mais aucun n’a vu d’objet caché. Cependant « 9 % ont vécu une EMI validée », atteste le chercheur. Parmi eux, un homme dit avoir observé la scène depuis le coin supérieur de la chambre et entendu deux bips. Une indication de temps, selon Samuel Parnia, puisque « les bips étaient espacés de 3 minutes ». Sa conclusion : une conscience existerait alors que le cerveau est en mort clinique*. « C’est pourquoi je préfère appeler l’EMI une “actual death experience” (expérience de mort réelle). » Et d’encourager une modification des pratiques médicales : « Il faut réanimer les patients plus longtemps, avec des technologies plus modernes ».
*Mort clinique, ou arrêt cardio-respiratoire. C'est l'arrêt de la circulation du sang et de la respiration. En l'absence de réanimation ou si celle-ci est trop tardive, il y a un risque majeur de séquelles neurologiques ou de décès.

Un débat alimenté par trois approches différentes

De quoi faire réagir Steven Laureys : « Dire que les gens sont conscients quand ils sont “morts” sème une confusion dangereuse ! Car il ne faut pas confondre “mort clinique” - qui n’est pas la mort - et “mort cérébrale”, qui l’est réellement. Avec de telles allégations, les familles risquent de refuser le prélèvement d’organes de leurs proches décédés, alors que le temps est compté. » Une critique qui n’arrête pas Samuel Parnia. « Soit il existe une conscience insoupçonnée qui nécessite une très faible activité du cerveau, soit la conscience peut exister indépendamment du corps », insiste-t-il. C’est ce que défend aussi Jean-Jacques Charbonier, anesthésiste-réanimateur à Toulouse qui, après avoir, lui aussi, rencontré beaucoup de cas d’EMI dans sa pratique estime aussi que la conscience serait délocalisée. « Si cette hypothèse se confirme, explique-t-il, l’existence de cette conscience extraneuronale ne serait plus limitée à une vie terrestre puisqu’elle serait encore là après la mort du corps. Cette vision apaisante de la mort permet de mieux surmonter les douleurs du deuil. » Pour poursuivre sa quête, le médecin travaille désormais au bloc opératoire avec un médium…

Le débat semble donc bien triangulaire. « Il y a comme trois clans, déplore la neuropsychologue Vanessa Charland du CSG. Les scientifiques opposés à ces recherches qui qualifient l’étude des EMI de “pseudo-scientifique” ; les “croyants” qui pensent détenir la preuve de l’au-delà ; et nous autres, taxés de “matérialistes”, qui tentons de comprendre ces expériences et le fonctionnement cérébral associé. » La recherche des "matérialistes" est pourtant d’autant plus pertinente que, selon les récits recueillis par le CSG, 30 % des EMI ne surviennent pas en état de mort imminente. « Certains l’ont vécu à l’endormissement ou au réveil, d’autres lors d’une méditation, d’une migraine et même pendant un orgasme ! », rapporte la neuropsychologue. Un état de conscience qui nous concernerait donc tous.

Une protection face à un événement trop intense

Pour l’heure, Charlotte Martial a récupéré les tracés EEG de Danielle. Elle s’attend à observer pendant l’EMI sous hypnose, une activité accrue au niveau « de la jonction temporo-pariétale, liée aux expériences de décorporation. » Ainsi qu’au niveau du lobe temporal, lié aux expériences mystiques, mais aussi dans les aires liées aux émotions positives. Pour le CSG, ces données étayent l’hypothèse que l’EMI serait bien le fruit d’une activité cérébrale. Dans quel but ? « Probablement pour protéger, prendre ses distances par rapport à un événement trop intense, explique Vanessa Charland. « J’aimerais qu’on m’explique ce que j’ai vécu, s’enthousiasme Danielle. Il faudrait ensuite savoir le déclencher car cette expérience fabuleuse pourrait aider à traiter l’anxiété ou la dépression. »

Elena SENDER - Sciences et Avenir.

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