::+:: Père Olivier-Thomas Venard : «La Bible est moins un livre qu'une bibliothèque, recueil de mille ans d'écriture»

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Olivier-Thomas Venard va mettre en ligne une édition révisée, annotée et contextualisée de la Bible, associant les versions hébraïque, grecque, araméenne et latine de l'Écriture sainte.

les Rencontres du Figaro accueillent Michael Lonsdale et le frère dominicain Olivier-Thomas Venard, salle Gaveau pour une conférence exceptionnelle
Normalien, agrégé de lettres, docteur en théologie et ès lettres, religieux dominicain, le père Olivier-Thomas Venard est professeur de Nouveau Testament et vice-directeur de l'École biblique et archéologique de Jérusalem, fondée en 1890 par le père Lagrange pour «étudier la Bible sur le terrain» où elle a vu le jour. Il est aujourd'hui à la tête d'un ambitieux chantier informatique, la Bible en ses traditions (Best). Il s'agit de mettre en ligne une édition révisée de la Bible, associant les versions hébraïque, grecque, araméenne et latine de l'Écriture sainte et proposant une annotation du texte, du contexte et de sa réception dans les différentes traditions religieuses et culturelles. En compagnie de Michael Lonsdale, qui lira des grands textes de la Bible, le père Vénard présentera les grandes lignes de ce projet révolutionnaire, le 7 décembre, en avant-première, lors d'une grande conférence du Figaro Salle Gaveau. 

LE FIGARO. - Vous lancez en décembre un ambitieux programme d'édition du texte biblique sur le Net. En quoi consiste-t-il?

Père Olivier-Thomas VENARD.- Toutes les Bibles actuellement disponibles présentent un texte qui est paradoxalement artificiel: c'est en gros une reconstitution du texte «original» faite par des savants. Le problème est que l'original est introuvable et, dans certains cas, n'a peut-être jamais existé. Car la Bible est moins un livre qu'une bibliothèque qui a recueilli progressivement des livres écrits, édités et remodelés, en deux ou trois langues, pendant près d'un millénaire. Saisies dans l'histoire réelle, les Écritures se donnent donc d'emblée comme diverses. De même que les chrétiens ont quatre Évangiles qui racontent la même histoire, mais avec bien des différences entre eux, presque un tiers de l'Ancien Testament se présente à nous en plusieurs versions: en hébreu, en grec, en latin, en syriaque, elles-mêmes diversifiées, sans que l'on puisse donner de priorité absolue ni systématique à l'une d'entre elle. 
«Dieu a dit une chose, j'en ai entendu deux »: quand le vrai Dieu parle aux humains dans leur langage, sa parole produit d'emblée de la pluralité»
Or ceci n'est pas un défaut à corriger, c'est une richesse! Comme le constate l'auteur du Psaume 62: «Dieu a dit une chose, j'en ai entendu deux»: quand le vrai Dieu parle aux humains dans leur langage, sa parole produit d'emblée de la pluralité. Notre projet consiste à mettre en ligne les différentes versions du texte sans privilégier l'une ou l'autre au nom d'une souvent discutable «authenticité». 

D'abord parce que les textes issus de manuscrits plus récents que d'autres peuvent avoir repris des traditions plus anciennes: par exemple, saint Jérôme a composé la Vulgate au Ve siècle après J.-C. en partant du texte grec de la Septante, qui peut remonter au IIIe siècle avant J.-C., mais en traduisant aussi des manuscrits hébraïques disponibles à son époque et perdus aujourd'hui. Ensuite, parce que l'ancienneté n'est pas nécessairement un critère: il faut abandonner l'image enfantine d'une Bible «dictée» par Dieu à l'écrivain sacré sur le modèle de Jibrîl dictant le Coran à Mahomet. L'inspiration divine des Écritures passe par l'humanité de ses auteurs et rédacteurs multiples, et elle accompagne leur longue élaboration en «la» Bible, y compris le travail des scribes traducteurs ou copistes! 

Notre modèle de traduction présentera cette richesse en donnant à lire les différentes versions sur la même page. En gros: vous n'avez plus à vous contenter d'écouter la Bible en mono, vous l'aurez en stéréo, la parole de Dieu n'est pas une simple mélodie, c'est une polyphonie!

Enfin, et cela ne gâche rien, nous allons offrir gratuitement cette traduction - car c'est un scandale du monde francophone que les bibles catholiques modernes soient avant tout des objets de commerce. Aucune n'est en accès libre!

Le caractère illimité d'Internet vous permet aussi de démultiplier le travail d'annotation….

Dans leurs notes très historiques, la plupart des Bibles disponibles essaient d'expliquer le monde d'avant le texte, celui qui a en quelque sorte produit les textes. Nous voulons les compléter avec des notes sur le monde d'après le texte, celui que le texte a influencé, voire fait naître! C'est ce qu'on appelle l'histoire de la réception: nous ne sommes pas les premiers à lire les Écritures et, que nous en soyons conscients ou non, notre lecture n'est jamais naïve et toujours pleine d'images, d'interprétations de ces textes qui peuplent notre mémoire, individuelle et collective. Pour bien comprendre un récit biblique, il vaut donc la peine d'en prendre conscience, et de découvrir non seulement la manière dont religieux juifs et chrétiens l'ont commenté à travers les siècles, mais aussi celle dont les auteurs littéraires s'en sont inspirés, les peintres l'ont représentée, les musiciens mis en musique, les cinéastes en film, etc. On doit donc étudier aussi la peinture de Fra Angelico, le Nabucco de Verdi ou Les Dix Commandementsde Cecil B. De Mille!
«Les Écritures ont recueilli un ­fabuleux concentré de millénaires de sagesse humaine déployée dans des civilisations aussi prestigieuses que Sumer, Babylone, l'Égypte»
Le travail en cours sera mis en ligne en décembre sur le site scroll.bibletraditions.org. Modestement! Car il faudra de longues années pour traiter toute la Bible sur ce modèle. Du coup, en partageant nos premiers résultats, nous inviterons nos lecteurs à l'améliorer et à l'enrichir sans cesse: à tout moment de leur lecture ils pourront nous adresser des mails pour proposer des corrections, des enrichissements… 

Votre système d'annotation montre les prolongements que le texte biblique n'a cessé d'avoir dans tous les domaines de la culture, de la peinture à la littérature, l'opéra ou la danse. Comment expliquez-vous, toute dimension proprement spirituelle mise à part, l'incroyable fécondité des histoires qu'il raconte? 

Du fait même de leur mode d'élaboration, les Écritures ont recueilli un fabuleux concentré de millénaires de sagesse humaine déployée dans des civilisations aussi prestigieuses que Sumer, Babylone, l'Égypte… Toutes hybridées par les écrivains hébreux antiques, qui «filtrèrent» en quelque sorte les religions des peuples qui les entouraient, en conservant leurs trésors de sagesse humaine tout en critiquant leurs fausses conceptions du divin ou du sacré. Et puis, au cœur de la Bible chrétienne il y a cette merveille qu'est l'Incarnation: Dieu aime tellement l'homme qu'il s'en rapproche au point de se faire l'un de nous. Qu'on y croie ou non, force est de constater que cette croyance a produit ce que le grand critique marxiste Erich Auerbach lui-même a appelé une véritable révolution dans l'histoire de la littérature. Désormais, ce qu'il y a de plus noble, de plus profond, de plus bouleversant, ne serait plus réservé aux rois et aux reines dans leurs palais, mais deviendrait accessible à tout un chacun! Si l'on croit que Dieu lui-même a pris chair et sang d'une jeune fille comme Marie de Nazareth, du coup toute personne humaine prend, dès son origine, une valeur sans pareille: les traits individuels qui fascinent les peintres, l'histoire irremplaçable de chacun qui inspire les romanciers, rien de cela n'existerait sans ce nouveau statut que la révélation chrétienne a donné à toute personne… 

L'Ancien Testament ne met-il pas en scène un Dieu vengeur, jaloux, qui multiplie les appels à la violence et qui apparaît, par là, quelque peu primitif à nos mentalités modernes? 

Pardon d'être un peu vif, mais il me semble que ce qui est «primitif», c'est l'ignorance béate des Écritures dans laquelle nous autres modernes nous nous complaisons! En rester au Dieu courroucé ou vengeur des orateurs du Grand Siècle ou à l'Adonaï Sabaoth des romantiques comme Victor Hugo est une caricature, car l'Ancien Testament met aussi en scène un Dieu qui souffre, qui dit à son peuple infidèle, par exemple «par tes péchés, tu m'as réduit en esclavage» (Isaïe 43,24), ou même un Dieu presque mièvre à force d'être «papa gâteau», par exemple dans Osée, l'un des plus anciens prophètes de la Bible, au VIIIe siècle avant Jésus-Christ, pour qui Dieu est tendre comme «un père qui prend son nourrisson tout contre sa joue et le fait manger» (Osée 11,4). 

Cela dit, le problème de la violence dans la Bible se pose bel et bien. Depuis que nous avons lancé notre programme de retraduction et d'annotation de la Bible, nous recevons régulièrement les lettres émouvantes d'un très vieux monsieur, grand lecteur de la Bible depuis sa chambre d'hôpital, choqué par tant de passages violents, et qui nous demande de les «déminer». 

Une manière de le faire, c'est de prendre en compte le développement progressif de la révélation. Les humains auxquels Dieu commence à parler en étaient à pratiquer la vengeance aveugle. La réduire par la fameuse loi du talion était déjà une espèce de progrès: «œil pour œil, dent pour dent», c'est déjà mieux que: «tu m'as volé un bien, je vais massacrer tous les tiens». Évidemment, la miséricorde et le pardon, c'est encore mieux que l'exercice même mesuré de la violence, mais il s'agit là d'une imitation de la patience de Dieu - ne rendez pas le mal pour le mal , soyez miséricordieux comme est miséricordieux votre Père des cieux - qu'il faut du temps à apprendre… Des pages les plus sauvages de l'Ancien Testament, jusqu'au «Père, pardonne-leur parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font» du Christ en croix priant pour ses bourreaux, les Écritures, inspirées par un Dieu infiniment compatissant, peuvent accompagner chacun sur le chemin de la maîtrise de la violence… 

La loi de Moïse n'est-elle pas aussi lourde à porter que les prescriptions du Coran? 

Ce n'est pas du tout mon expérience. En tout cas pas celle du judaïsme rabbinique que nous aimons, dans lequel la Torah est tout sauf un livre fixe à imposer de force à tout le monde, mais un déclencheur d'interprétations, de questionnements presque à l'infini… un catalyseur d'intelligence pratique!

Les chrétiens n'ont-ils pas, dans le passé, souvent été tentés de propager leur foi par le glaive? 

Quand ils l'ont fait, c'était contre leurs propres textes sacrés, donc non pas en tant que chrétiens, mais en tant qu'impies ou pécheurs. À l'orée du troisième millénaire, le saint pape Jean-Paul II a eu raison de demander pardon pour ces trahisons du message évangélique. 
«Les évangélistes eux-mêmes, par exemple Luc dans ses premières lignes, décrivent d'ailleurs leur travail : sélection, vérification, mise en ordre»
Le Jésus que présentent les Évangiles est-il le reflet du récit de témoins oculaires, ou bien l'expression de la foi de communautés croyantes? 

Les Évangiles s'enracinent dans des témoignages et transmettent des faits historiques têtus, au-delà de l'élaboration littéraire qui les caractérise. Les exégètes ont repéré dans tout le Nouveau Testament l'existence d'une «tradition isolée» concernant Jésus: un ensemble de récits et de paroles qui lui sont attribuées, que l'on a fidèlement transmis sans se permettre d'y faire des modifications ni des ajouts conséquents. Par exemple, alors que la question de circoncire ou non les enfants des nouveaux croyants venus du monde non juif agitait les premières communautés, on ne s'est pas permis d'inventer un discours clair de Jésus sur la question! Ou encore, alors qu'on vénère, dès les Évangiles de Jean ou de Luc, Jésus comme Verbe, on ne lui a prêté aucune parole où il se désignerait clairement comme cela. Mais, bien sûr, pour la transmettre de façon vivante, dès l'origine on a adapté cette mémoire de Jésus aux auditoires auxquels on voulait la communiquer. Les évangélistes eux-mêmes, par exemple Luc dans ses premières lignes, décrivent d'ailleurs leur travail: sélection, vérification, mise en ordre… Mais tout cela s'est fait dans des limites qui semblent bien reflétées par les différences entre les quatre Évangiles canoniques. 

Le christianisme ne souffre-t-il pas d'être une religion du livre et, partant, liée aux conditionnements de ceux qui ont rédigé ces textes avec les préjugés, les conceptions de leur temps? 

Attention! Le christianisme n'est «pas» une religion du livre, même si c'est une religion «avec» livre. L'expression «religion du livre» fait partie du discours islamique, qui, généralement, ne laisse ni le judaïsme ni le christianisme se définir eux-mêmes et les redéfinit dans ses propres termes. La formule facile «religion du livre» n'appartient pas au patrimoine chrétien et, sauf bien sûr si l'on est soi-même convaincu de la véracité de l'islam, on doit donc la récuser. 

Pour nous catholiques, en tout cas, l'Écriture a le statut d'aide-mémoire. D'aide-mémoire sacré, peut-être, que l'on embrasse, que l'on encense, dans la liturgie, mais d'aide-mémoire. Pour le dire simplement: je ne crois pas que le Christ est ressuscité parce que c'est écrit dans le livre, mais cela a été écrit parce qu'au départ des témoins ont raconté leur rencontre avec lui et qu'on a voulu garder une trace! 

Le cœur, pour le christianisme, n'est pas un livre, mais la personne de Jésus-Christ: Dieu venu dans la chair pour se manifester, se dotant de cordes vocales, de poumons, d'une bouche, de tout un corps pour parler, en mots et en actes, et transmettre un message vital, crucial aux hommes. Et la transmission vivante et continue de sa révélation, qu'on appelle la tradition, constamment irriguée par le fleuve des Écritures.

Par Michel De Jaeghere / Le Figaro 

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