::+:: Une centaine de prêtres mandatés pour chasser le diable



On le voit partout. Derrière les piercings de la culture gothique des jeunes «branchés». Dans les pulsions suicidaires de certains ados. Dans tels messages inquiétants tagués dans les cimetières. Le diable fait son retour, avec ses légions de suppôts qui fascinent les médias et flattent nos fantasmes. À l'opposé de ceux qui se réclament de Satan sans complexes, nombre de nos contemporains continuent à se plaindre de ses coups bas. Chaque année, ils sont des centaines à frapper à la porte de l'Église catholique pour supplier qu'on les aide à extirper le Malin de leur vie.

Dans chaque diocèse, l'évêque délègue un prêtre pour les recevoir, dont le droit canon précise qu'il doit être «pieux, éclairé, prudent et de vie intègre», et dont l'intervention peut aller jusqu'à l'exorcisme si la possession diabolique est avérée. En Italie, Mgr Bertone, archevêque de Gênes, a fait sensation en annonçant la création d'une task force de plusieurs spécialistes. En juillet 2005, à Rome, les légionnaires du Christ ont organisé une session de formation – à guichets fermés. En cette fin janvier, la centaine d'exorcistes de France se verront remettre la traduction française d'un nouveau rituel, publié en latin par le Vatican en 1999, pour remplacer celui de 1614. Les évêques souhaitent que ce texte, tiré à très peu d'exemplaires, reste confidentiel pour éviter un usage abusif ou folklorique du document par des personnes non averties, ou des charlatans.

Averti, et soucieux de rester dans l'ombre, tel est le père C., 51 ans, exorciste officiel d'un diocèse de Normandie. Nous sommes dans un presbytère de campagne. «Je souhaite garder l'anonymat, non pour éviter d'être reconnu dans mes paroles, mais par peur d'être submergé de demandes si vous donnez mon nom…» Ce prêtre souriant mais réservé reçoit depuis deux ans de nombreuses personnes envoyées par le diocèse ou le bouche-à-oreille. Certains viennent même de la région parisienne.

«Des chrétiens, croyants mais souvent non pratiquants, se disent confrontés à des faits qu'ils attribuent au démon. Ils sont allés voir des voyants, des guérisseurs. Rien n'a marché. Le gros problème est de discerner s'il y a possession ou pas. Je procède par étapes, sur plusieurs rendez-vous. Premier temps: ces faits sont-ils réels? Cette personne est-elle équilibrée ou délire-t-elle? Je l'écoute longuement, je lui fais vider son sac. Deuxième étape: ces problèmes sont-ils susceptibles d'une explication rationnelle ou pas? La personne qui se plaint de douleurs est-elle allée voir un médecin ? Troisième temps: je lui demande de m'expliquer sa relation à Dieu. Je l'interroge sur la prière, sur sa relation au Christ, aux sacrements.»

Contrairement à d'autres exorcistes qui croient que les maux imputés au diable sont une projection imaginaire, le père C. estime que le démon peut prendre le pouvoir sur une âme. «Saint Augustin compare le démon à un chien enchaîné. Si on ne s'approche pas, il ne peut pas mordre. Mais si on entre dans son rayon d'action, il peut nuire. La haine que l'on ressent pour quelqu'un peut lui offrir une porte d'entrée. Si je constate cela chez quelqu'un, je lui demande de changer son cœur. Je rappelle alors que Dieu est une force bénéfique qui a conquis le diable définitivement, et qu'il ne faut absolument pas craindre l'action de ce dernier. Souvent, cette phrase suffit pour créer l'apaisement.» S'il est convaincu d'une forte présence diabolique, il prononce l'exorcisme. Comme pour cette femme jugée saine par les psychiatres, mais agitée par des tentations de profanation de l'hostie. Ou cet enfant de 5ans «tourmenté par des terreurs nocturnes. À l'hôpital Necker, on n'avait rien pu faire. Un psy pour enfants l'avait rencontré. Les parents m'ont prié d'intervenir. J'ai beaucoup hésité. Au bout de trois exorcismes étalés sur plusieurs mois, tous les symptômes ont disparu.»

Jusqu'ici, en l'absence du rituel français, il utilisait parfois le texte en latin et une traduction provisoire en français. «Je dis les formules en latin. Il vaut mieux que les personnes ne comprennent pas. Il faut éviter tout ce qui fait sensationnel... J'évite d'ailleurs d'employer un ton de commandement pour l'injonction à Satan.» Le prêtre avoue avoir rencontré des personnes qui sont saisies de comportement hystérique lors du rite. «Le comportement théâtral n'est pas le signe de la présence démoniaque. Les gens vraiment infestés ne font pas les fanfarons.» Le prêtre, qui s'occupe d'une centaine de personnes par an, ne revendique aucune réussite personnelle: «C'est le Christ qui agit par sa grâce, ce n'est pas moi.»

1500 personnes par an à l'Accueil Saint-Irénée à Paris


Le père Maurice Bellot est, depuis 1994, responsable de l'Accueil Saint-Irénée, au Quartier latin, à Paris. Ce lieu prend en charge chaque année près de 1500 personnes de la région parisienne, les diocèses franciliens ayant opté pour un service commun. Ici, le ministère de l'exorcisme est confié non à un prêtre seul, mais à une équipe, qui compte trois prêtres, quatre religieuses et six laïcs.

Dans un premier temps, les gens ne sont pas reçus par le prêtre, «pour éviter le côté magique et permettre un éclaircissement des démarches. Le mot d'exorcisme est piégé: il sous-entend que le prêtre est une sorte de magicien supérieur qui, en actionnant le rituel, va débarrasser les gens de ce qui les embête! En fait, la personne qui se croit possédée sera rassurée si vous la renforcez dans cette idée!», tonne cet homme au large sourire, qui affirme ne jamais avoir pratiqué le rite, mais seulement prié avec les demandeurs. «Je crois à l'existence du diable, mais je n'ai jamais eu la certitude morale d'être devant Satan en personne. On voit des gens qui se sentent envoûtés, ensorcelés, qui mettent le nom de Satan sur toutes sortes de détresses et de misères. Certains s'imaginent que Satan est le Dieu du Mal, qui s'oppose au Dieu du Bien. Mais c'est faux.»

Le père Bellot estime que la demande cache toujours des problèmes graves. «Le prêtre doit avoir renoncé à son pouvoir pour être au clair face à cette demande.» Il refuse l'idée de la toute-puissance de la prière : «Celle-ci n'est pas une machine.» Et prône la prudence: «En toute rigueur de termes, il faudrait procéder à une expertise psychiatrique avant. Sinon, on risque de faire du mal.»

Il n'a pas de mots assez durs non plus contre les «tradis» qui voient le démon partout: «Ces gens-là utilisent le rite comme un outil de diagnostic: si la personne se roule par terre, ils en déduisent la présence du démon. C'est aberrant!» Cet inconditionnel des sciences humaines est persuadé que sa mission est de rassurer les gens et de les délivrer de leurs fantasmes: «J'ai fait mon boulot si j'ai réussi à faire douter quelqu'un de la puissance de son démon intérieur, à le libérer d'une croyance au Mal qui le rend malade.»

Tendance «mystique» ou «psychologique»


Deux courants s'affrontent donc : la tendance «mystique», qui croit à l'activité de Satan, et la tendance «psychologique», qui la relativise. Ils reflètent un conflit entre deux visions de ce qu'est le prêtre, la prière, la liberté humaine. Mgr Philippe Gueneley, évêque de Langres et chargé du dossier de l'exorcisme au sein de l'épiscopat, ne nie pas cette évidence: «Il existe un écart entre ceux qui relativisent trop la réalité satanique, au risque de tout reporter sur les phénomènes psychosomatiques, et ceux qui la survalorisent, au risque de diminuer la responsabilité personnelle de l'homme au profit de l'action du démon. Mais ces différences sont positives et ne sont pas séparatrices.»

En France, le courant représenté par le père Bellot est largement majoritaire, mais de plus en plus d'exorcistes récemment nommés n'opposent pas le diabolique et le psychologique, comme l'exprime l'un d'eux, du nord de la France: «On ne peut pas réduire les problèmes des gens à leur dimension psychique. En effet, Satan utilise nos failles pour nous manipuler, et il peut se cacher derrière des symptômes psychologiques.»

Même avis chez l'exorciste du diocèse de Nice, par ailleurs aumônier de l'hôpital psychiatrique local: «Il y a des troubles que l'on ne peut pas expliquer par la médecine ou les sciences humaines. Des médecins chefs en psychiatrie font appel à moi dans certains cas. Il s'agit d'aider à lever l'obstacle qui existe dans la vie des gens en priant avec eux.» Ce prêtre nommé à l'« exorcistat » estime que la formation assurée par la conférence épiscopale en France est trop théorique. Il a décidé de se spécialiser à Rome, auprès d'un homme de l'art (Giancarlo Gramolazzo, voir notre entretien). «Pour l'instant, je ne l'ai réellement pratiqué qu'avec lui. On n'apprend bien ce métier qu'en voyant faire, comme un artisan.»

Face à une demande en forte hausse – même si aucune statistique n'est publiée – l'offre abonde au-delà de la centaine des exorcistes dûment estampillés. Certains, dont le ministère a été transféré à un collègue, continuent d'exercer. Des laïcs sont convaincus également de détenir des «charismes» et souhaitent soulager leur prochain. Officiellement, ils n'ont pas le droit de pratiquer et doivent s'en tenir à des «prières de délivrance», dans lesquelles Satan n'est jamais interpellé frontalement. Ces prières peuvent être dites par n'importe quel prêtre ou laïc. Des communautés comme les Béatitudes ou les Frères de Saint-Jean sont connues pour leur expérience de la libération spirituelle. Le Centre national de pastorale liturgique va publier un recueil de prières autorisées pour «cadrer» les pratiques, qui sera disponible pour le grand public.

L'Église catholique ne redoute rien plus que des drames qui la discréditeraient. Les dérives existent: en janvier 2005, quatre membres de l'Église du christianisme céleste (secte néoprotestante) ont été mis en examen après une tentative de chasser le mal d'un adolescent qui s'est soldé par un décès. En Roumanie, une nonne est décédée des suites d'un exorcisme sauvage opéré dans un monastère orthodoxe. Satan en rit encore...

Jean MERCIER pour le journal "LA VIE".


Posts les plus consultés de ce blog

::+:: Découverte du siècle: le tombeau d'un souverain maya retrouvé

::+:: La seule religion d’Etat (4eS)

::+:: Les preuves historiques de l’existence de Jésus (3) : Témoignages externes sur les 4 évangiles