::+:: Pourquoi les chrétiens sont la cible des djihadistes


L’hypothèse d’une attaque de l’État islamique contre un lieu de culte chrétien était redoutée en France. Le ministère de l’intérieur et les responsables de l’Église catholique craignaient particulièrement qu’une attaque ait lieu à Noël ou durant la semaine de Pâques, dates hautement symboliques pour les chrétiens et synonymes d’églises combles.

Une messe de semaine avec peu de fidèles


Le premier attentat de cette nature aura finalement eu lieu lors d’une messe de semaine et devant un petit nombre de fidèles, mardi 26 juillet, à la paroisse Saint-Étienne de Saint-Etienne-du-Rouvray, en Seine-Maritime.

Deux hommes sont arrivés dans cette commune alors que devait commencer la messe. Ils ont alors pris en otages cinq personnes qui se trouvaient à l’intérieur, tué le prêtre auxiliaire, le P. Jacques Hamel, qui s’apprêtait à célébrer et grièvement blessé une autre personne. Selon une source proche du dossier, ils auraient crié « Allah Akbar » à la sortie de l’édifice, avant d’être tués par les policiers.


« Des menaces tous azimuts »


La menace djihadiste contre les chrétiens français avait été mise en lumière par l’attentat manqué contre l’église Saint-Cyr-Sainte-Julitte de Villejuif (Val-de-Marne) le dimanche 19 avril 2015. Sid Ahmed Ghlam, un étudiant algérien de 24 ans lourdement armé, projetait alors d’ouvrir le feu pendant l’office dominical. Mais l’homme s’était blessé à la main le 19 avril 2015 et avait alerté le Samu, dans des circonstances inexpliquées. Auparavant, il a probablement tué une mère de famille de 32 ans, Aurélie Châtelain.

Évêque de Pontoise, Mgr Stanislas Lalanne, avait à l’époque – au nom de la Conférence des évêques – rencontré le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, le 22 décembre, pour évoquer la sécurité dans les églises avant Noël : « Les risques d’attentat étaient importants en France, nous disait-on. Mais c’était des menaces tous azimuts. Elles ne visaient pas spécialement les églises. »

Depuis, aucune attaque visant spécifiquement des chrétiens ne s’était produite. Ce qui ne veut pas dire que certaines n’ont pas été déjouées. En avril dernier, le journal Libération avait révélé qu’une attaque contre l’association catholique intégriste Civitas était évoquée dans des documents retrouvés dans l’ordinateur d’un des terroristes de l’attaque de Bruxelles, en mars dernier. En juillet 2015, dans sa revue de propagande traduite en français, l’État islamique avait explicitement appelé les djihadistes à viser les « églises » entre autres « lieux fréquentés »…

> Retrouvez notre dossier : Des églises sous surveillance depuis un an

Le chrétien, un « symbole » de la civilisation occidentale


Pourquoi les terroristes de Daech et autres djihadistes s’en prennent-ils notamment aux chrétiens ? « Pour plusieurs raisons », avance le P. Emmanuel Pisani, dominicain et directeur de l’Institut de science et théologie des religions à l’Institut catholique de Paris, et d’abord « l’assimilation entre Occident et christianisme : le chrétien symbolise en quelque sorte la civilisation occidentale ». Il est d’ailleurs souvent qualifié de « croisé » dans la littérature djihadiste.

« Dans l’imaginaire de Daech – qui est une relecture reconstruite et fantaisiste de l’histoire –, une pression chrétienne sur l’islam est à l’œuvre depuis les croisades », relève aussi l’islamologue belge et musulman Mikaël Privot. « Et celle-ci s’est poursuivie avec la colonisation, la présence de missionnaires chrétiens dans les pays majoritairement musulmans… » Et désormais avec l’intervention internationale en Irak et en Syrie.

La tradition abîmée par l’histoire des croisades


Sur le plan religieux, le chrétien est aussi considéré comme un « kafir » par ces extrémistes musulmans, « c’est-à-dire un mécréant ou un infidèle, voire un associationniste (NDLR : qui « associe une autre divinité à Allah » et va donc à l’encontre du dogme de l’unicité de Dieu) et un idolâtre », poursuit le P. Pisani. Des qualifications qui ne figurent pas dans le Coran – le chrétien y est présenté comme « un croyant » – mais dans la tradition musulmane, en quelque sorte « abîmée par l’histoire des croisades et cette épaisseur historique », fait valoir le dominicain.

En principe, et comme les juifs, les chrétiens font partie de ces « gens du Livre », monothéistes et dont la religion se fonde sur un livre révélé à un prophète. Mais cette distinction ne tient plus dans le droit de la guerre musulman : « Seuls les moines peuvent y échapper en raison de leur retrait du monde, mais un prêtre peut être considéré comme un combattant. Daech peut donc trouver une justification islamique ou chariatique à cet acte barbare », déplore Mikaël Privot, en regrettant que « la critique fondamentale de ces interprétations médiévales n’ait pas encore eu lieu ».

Détruire le dialogue interreligieux


Enfin, troisième motivation d’ordre plus politique, s’attaquer à un prêtre et à des fidèles pendant la messe est aussi un moyen efficace, pour ces terroristes, de semer la division. De fait, rappelle le P. Pisani, « les chrétiens sont les plus impliqués dans la création de ponts avec les musulmans : par cet assassinat, les djihadistes veulent abîmer et peut-être détruire ces échanges, casser la logique du dialogue ».

L’islamologue belge voit bien aussi la puissance du symbole et les possibles conséquences sur les relations entre chrétiens et musulmans : « Alors que l’Église appelle à la compréhension et au dialogue, frapper de manière aussi barbare des pratiquants est le meilleur moyen de fracturer la société. Inévitablement, certains vont dire "regardez, on tend la main, on refuse les préjugés et on se fait massacrer" ».


Ne pas fermer des lieux d’accueil et de prières


Même après cette attaque, Mgr Lalanne ne veut pas envisager la fermeture des lieux de culte : « Bien sûr, nous redonnerons des consignes de vigilance aux fidèles, nous renouvellerons les réunions entre les curés des paroisses et les mairies pour établir des consignes de sécurité. Mais les églises doivent rester ouvertes. Il ne faut pas céder à la panique. Le cœur de l’identité chrétienne, c’est de prier et de se rassembler. »

Dans bien des paroisses et des sanctuaires, il n’est pas possible, de toute façon, de sécuriser entièrement les lieux, que ce soit par manque de moyens ou par volonté de garder les lieux ouverts à tous. Le sanctuaire de Lourdes, par exemple, n’envisage pas de renforcer son dispositif de sécurité. « Nous n’avons jamais reçu de menaces précises, souligne la communication du sanctuaire. Tout au plus une alerte à la bombe qui s’est révélée fausse il y a plusieurs années ».


Être vigilant contre l’endurcissement du cœur


Pour les chrétiens, cette attaque est un nouveau et immense défi. « La charité chrétienne nous oblige à la compassion à l’égard de ces jeunes terroristes en tous genres, mais elle ne signifie nullement et ne peut signifier un renoncement à l’engagement et à la dénonciation de toutes les idéologies violentes et mortifères à commencer aujourd’hui par le djihadisme », relève Emmanuel Pisani.

« Certes, rester fidèle au Christ, c’est accepter l’épreuve de la croix, mais c’est aussi s’engager de toutes ses forces pour la paix, se défendre contre la malveillance tout en gardant une vigilance contre l’endurcissement du cœur qui peut nous atteindre dans les situations de peur ou de désarroi. »

Pierre Wolf-Mandroux et Anne-Bénédicte Hoffer pour le journal La Croix.

Posts les plus consultés de ce blog

::+:: Découverte du siècle: le tombeau d'un souverain maya retrouvé

::+:: La seule religion d’Etat (4eS)

::+:: Les preuves historiques de l’existence de Jésus (3) : Témoignages externes sur les 4 évangiles