::+:: « L’enquête auprès des jeunes croyants construit la religion comme un problème »


– Les résultats de l’enquête sur le rapport des collégiens à la religion – menée par le CNRS et Sciences-Po Grenoble et publiée jeudi 4 février par L’Obs – confirment-ils vos propres travaux sur le sujet ?

– Jean-Paul Willlaime : Cette enquête est bienvenue, d’autant que nous manquons toujours de données pour mesurer le rapport des élèves à la religion. L’échantillon est large. Je me demande toutefois si le choix des Bouches-du-Rhône, un département marqué par une grande pluralité religieuse, ne conduit pas à un biais : la part des musulmans est nettement supérieure à celle que nous avions enregistrée en 2008 à l’échelle nationale (25,5 % contre 13 %) et celle des sans-religion apparaît relativement faible (38,8 %).

Surtout, il me semble important de rappeler, compte tenu de l’âge des sondés (12-15 ans), qu’il s’agit de préadolescents ou d’adolescents en construction identitaire : ils peuvent forcer tel trait dans leurs réponses en réaction à leurs enseignants ou à leurs parents et leurs réponses peuvent évoluer très vite. Une grande prudence dans l’interprétation s’impose.

– L’enquête montre que la religion est un élément structurant de l’identité de certains de ces collégiens, en particulier chez les musulmans…

– Jean-Paul Willaime : Les jeunes musulmans sont en effet plus nombreux que les catholiques à dire que leur foi est « importante » pour eux, qu’ils en sont « fiers ». Le traitement qu’en fait L’Obs est d’ailleurs centré là-dessus et sur le fait qu’ils affichent des positions jugées « conservatrices » ou « traditionnelles » sur des sujets comme la théorie de l’évolution ou les « livres ou les films attaquant la religion ». Attention, les chiffres montrent aussi que 67,7 % à penser que la laïcité permet le vivre ensemble et une majorité aussi à reconnaître le droit de changer de religion.

J’ai l’impression, au fond, que cette enquête – qui concerne la prévention de la délinquance et aborde donc bien d’autres sujets – construit la religion comme un « problème » dans le respect du droit. Les chercheurs n’ont pas croisé ces données avec, par exemple, la consommation d’alcool. Ils n’ont pas cherché à savoir si, dans d’autres domaines, ces jeunes croyants pouvaient poser « moins de problèmes » que d’autres…

– En tant qu’ancien directeur de l’Institut européen en sciences des religions, comment analysez-vous les réactions des enseignants interrogés ?

– Jean-Paul Willaime : Certaines affirmations de ces jeunes quant à la place de la femme ou la théorie de l’évolution constituent une difficulté pour les enseignants, il ne faut pas le nier. Pour autant, je ne dirais pas – comme le titre le magazine – que « l’école est défiée par la religion » : cela ne correspond pas aux données, seule une minorité d’élèves ont un rapport fondamentaliste à la religion. Je suis souvent frappé de voir à quel point le fait même que la religion soit un élément fort de l’identité de certains adolescents semble étonner certains journalistes ou intellectuels…


Le défi est plutôt de savoir comment réagir, comment apprendre aux élèves le libre examen, l’esprit critique, à se former une opinion informée et documentée, sans oublier pour autant que l’école de la République est l’école de la Nation et qu’elle doit donc accueillir tous les élèves, croyants ou non-croyants. La République respecte toutes les croyances ! Qualifier de « créationnistes » tous ceux qui disent que « Dieu a créé les espèces vivantes » – autrement dit tous les croyants en un Dieu créateur – est déjà une manière de construire une opposition entre l’école et les jeunes qui affirment des convictions religieuses.

– Quelle est la solution pour aider ces adolescents à construire leur rapport à la religion ?

– Jean-Paul Willaime : Lors d’un colloque à l’IESR, nous avions montré l’importance pour les enseignants de ne pas présenter l’évolution comme un « dogme » s’opposant à celui de la création. Il faut au contraire expliquer la déontologie de la démarche scientifique, montrer qu’une vérité scientifique peut être remise en cause après expérimentation, etc. Surtout ne pas l’opposer à la croyance religieuse.

Ce type d’enquête me renforce finalement dans la conviction que nous avons besoin d’une « laïcité d’intelligence », selon la formule de Régis Debray, et donc d’un enseignement historique et compréhensif du fait religieux. L’école doit pouvoir enseigner que les traditions religieuses évoluent dans leur manière d’affirmer leurs convictions, qu’elles relisent leurs fondamentaux en fonction du contexte… C’est ainsi qu’elle aidera ces jeunes à sortir d’un rapport fondamentaliste à la religion, pas en s’érigeant en citadelle assiégée.


Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffer pour le journal La Croix
Source du magazine Le Nouvel Obs.com sous le titre "L'école défiée par la religion"
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