::+:: Nicolas Gogol, victime du syndrôme de Jérusalem



Il entre dans Jérusalem à dos d'âne, comme le fit la princesse Caroline, épouse du prince régent d'Angleterre. Mais Nicolas Gogol n'est pas accompagné par une escorte bruyante et il ne s'est pas non plus armé jusqu'aux dents, comme le vicomte de Chateaubriand. La Ville sainte, depuis le séjour de François-René en 1806, reçoit beaucoup de pèlerins extravagants. Les uns se prennent pour la réincarnation d'un prophète, d'autres se disent descendants du roi David. Nombre d'évangélistes arrivent convaincus qu'ils vont y assister à l'Apocalypse.

Plus prosaïquement, Nicolas Gogol est venu demander au Christ la grâce de terminer la deuxième partie des Ames mortes. Il a conçu son roman comme une trilogie, mais son imagination se heurte aux nouvelles exigences de sa foi. Longtemps, elle fut sincère, mais tiède. Elle est devenue incandescente. L'écrivain ne veut plus divertir ses lecteurs, mais les édifier dans les principes du christianisme. Il se bride, se contraint, et son inspiration, sa verve se sont taries.

Nicolas va parcourir les quartiers chrétien, juif et arabe de la Vieille Ville. Tout lui paraît sale, poussiéreux, désolant.


Né dans la province de Poltava, en Petite Russie, Nicolas a toujours eu des crises de mélancolie, mais il ne s'agit plus de vague tristesse. Il se sent vide. Stérile. Sans rien regarder, rien voir, il se dirige vers la basilique du Saint-Sépulcreet s'acquitte d'un bakchich pour pouvoir passer toute la nuit au plus près du Calvaire et du Tombeau du Christ. Dans la pénombre, il tente de prier. Mais il a beau allumer des cierges, se signer, se prosterner, son cœur reste sec. Et lorsqu'il sort à l'aube du Martyrium, rien n'a changé. Il ressent la même peur de ne plus jamais pouvoir écrire. Une même hantise de la mort. Et cet effroi d'un au-delà où il aurait à se justifier de ses satires féroces, qui n'ont pu lui être inspirées que par le diable.

Nicolas va parcourir les quartiers chrétien, juif et arabe de la Vieille Ville. Les communautés semblent y vivre repliées sur elles-mêmes. Tout lui paraît sale, poussiéreux, désolant. Insensible au romantisme des ruines, l'écrivain passe devant des églises, des mosquées, une synagogue, une fontaine, une arche romaine, le mur occidental du temple de Salomon. Rien ne l'arrête, rien ne le retient.

Lassé par les querelles mesquines qui opposent si souvent et depuis tant de siècles ses habitants, Dieu aurait-il déserté Jérusalem? On a beaucoup parlé, à Saint-Pétersbourg, en 1846, de la rixe qui a provoqué près de quarante morts dans l'enceinte même du Saint-Sépulcre. Orthodoxes et latins qui, cette année-là, fêtaient Pâques à la même date en étaient venus aux mains et ce sont les gardes turcs qui ont dû les séparer.

En réalité, chaque puissance, sous prétexte de veiller sur les Lieux saints pose ses jalons en vue d'un démantèlement de l'Empire ottoman


Depuis le traité de Küçük Kaynarca signé entre la Sublime Porte et la Grande Catherine, la Russie a placé sous sa protection les orthodoxes de l'Empire ottoman. Les Français, de leur côté, se posent en défenseurs des catholiques. N'ayant guère trouvé de protestants en Terre sainte, l'Angleterre a pris les juifs sous sa tutelle. Ils sont de plus en plus nombreux à émigrer vers la Terre promise. Les Palestiniens s'en inquiètent d'autant plus que des Israélites occidentaux fortunés ont commencé à acquérir des terrains pour construire des logements, des écoles, un centre médical.

En réalité, chaque puissance, sous prétexte de veiller sur les Lieux saints et ses coreligionnaires, pose ses jalons en vue d'un démantèlement de l'Empire ottoman. Minée par la corruption, bousculée par des révoltes récurrentes dans les Balkans mais aussi en Egypte, la Sublime Porte ne survit que parce que les Etats occidentaux, se méfiant les uns des autres, soutiennent encore le sultan. Mais les gouverneurs ottomans qui se succèdent à Jérusalem y sont désormais moins influents que les consuls européens.

C'est Constantin Basili, lui-même consul de Syrie pour Sa Majesté l'empereur Nicolas Ier, qui l'a expliqué à Nicolas Gogol. Ils étaient condisciple au Gymnasium de Niéjine. Ils se sont retrouvés à Beyrouth avant de faire route ensemble vers la Palestine.

Constantin est intarissable sur la Sublime Porte qu'il appelle, comme le tsar, «l'homme malade de l'Europe». Gogol doit déjeuner avec son ami. Il se doute que ce dernier va recommencer à lui parler de la partie qui se joue au Levant entre la Russie, la France et la Grande-Bretagne. Il en baille par avance d'ennui. Tout le lasse. Toute le blesse. Et Jérusalem le déçoit cruellement. Il devine que cette déconvenue va précipiter sa perte, le plonger plus avant, dans la nuit de son désarroi. Dans la détresse.
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