::+:: MOÏSE, PROPHÈTE À FACETTES


Moïse est une figure très connue. Son nom parle à tout le monde, sa physionomie fait partie d’un pot commun, celle d’un héros de l’Egypte antique qui traverse toutes les religions, judaïsme, christianisme, islam, et qui n’est nullement ignoré des laïcs. Certains de ses actes habitent même parfois l’imaginaire sans que l’on se souvienne qu’il y ait joué le premier rôle. Cette popularité rendait à la fois facile et difficile une exposition, inédite, confrontée à l’histoire d’une représentation millénaire et protéiforme. La clef d’entrée s’avérait double.

Méandres. 

Son poids historique se mesure dès l’entrée de l’exposition du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme (MAHJ), avec la belle reconstitution des fresques de la synagogue Doura Europos au IIIe siècle (Syrie actuelle), qui reproduit des épisodes de sa vie en dérogeant déjà au deuxième commandement («Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre»). Mais c’est la première image disponible de Moïse, qui a été en réalité abondamment représenté dans le patrimoine artistique culturel juif.

L’autre clef d’entrée réside dans l’imagerie populaire du XXe siècle. Le saut est spectaculaire : la projection d’extraits des Dix Commandements, de Cecil B. de Mille (1), qui exploite le potentiel miraculeux du prophète. On voit Charlton Heston, la chevelure argentée chahutée par le vent, perché sur un piton rocheux, qui fend les eaux pour ouvrir la voie au peuple hébreu vers la terre promise. Entre ces deux iconographies, le parcours tente un cheminement dont le fil n’est pas toujours aisé à suivre dans les méandres charmants des lieux. A travers 150 œuvres - peintures (dont le célèbre Moïse sauvé des eaux par Nicolas Poussin), dessins, manuscrits, gravures, etc. - il montre combien Moïse a été diversement représenté de l’Antiquité à nos jours, servant d’appui à une vision religieuse ou à asseoir une autorité symbolique. «En partant de la diffusion des sources antiques juives, l’exposition explore le rayonnement de la figure du prophète dans l’art occidental depuis la fin du XVe siècle», explique Matthieu Somon, un commissaire d’exposition qui travaille sur une thèse d’histoire de l’art autour de l’histoire de Moïse en France au XVIIe siècle.

Un signe symbolique sur les peintures ou les dessins de Moïse illustre ainsi une différence d’interprétation des textes juifs. Le célèbre Moïse de Michel-Ange, sculpture en marbre du tombeau du pape Jules II à Rome et qui fait l’affiche de l’événement, le figure avec une tête cornée. Car la Vulgate de saint Jérôme, traduction du texte hébreu en latin, dote Moïse de cornes une fois descendu du Sinaï où les tables de la Loi lui ont été remises (Exode 34, 29-30 : qaran «rayonnante», devient cornuta «cornue»). «Au XVIe siècle, les humanistes reviennent au texte originel avec la Bible de septante, détaille Paul Salmona, directeur du MAHJ. Et l’on voit Philippe de Champaigne [dont un portrait exceptionnel est exposé, sur les quatre portraits de Moïse connus du peintre, Moïse présentant les Tables de la Loi, ndlr], le représenter avec des rayons lumineux.»

L’exposition montre aussi l’enjeu du rayonnement de l’œuvre de Philon d’Alexandrie (né en 25 avant notre ère, mort en 50 après J.-C.) et de sa Vie de Moïse qui en fait l’idéal du roi-philosophe, du grand prêtre, du législateur et du prophète. Cette approche allégorique va influencer une grande partie des commandes artistiques jusqu’à l’époque moderne. Nicolas Poussin ou Charles Le Brun usent de Moïse comme un symbole d’autorité et de chef élu. Moïse servant de caution à l’autorité temporelle, Richelieu commande ainsi pour son château un Moïse recevant les Tables de la Loi à Nicolas Prévost.

Emancipation. 

Mais le prophète est aussi un modèle de libérateur. S’il annonce le Christ chez les catholiques, il permet aux protestants de s’identifier au peuple élu persécuté par le pharaon. On peut ainsi admirer le cas exceptionnel, vu les destructions en France après la révocation de l’Edit de Nantes, d’une approche protestante de l’histoire de Moïse avec le cycle peint par Sébastien Bourdon et tissé à Aubusson, pour le baron de Vauvert, un gentilhomme huguenot.

Les épisodes de la vie du prophète retenus, comme celui du buisson ardent, ont pour objectif de légitimer la résistance des huguenots. La figure de libérateur de Moïse sera également endossée par le mouvement sioniste au tournant du XIXe siècle. Au milieu des années 50, ce sera par le mouvement d’émancipation des Noirs américains : des archives filmées montrent un Martin Luther King-Moïse guidant une foule de Noirs américains, au son de Go Down Moses.
Frédérique Roussel

(1) Le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme propose, les 24 et 25 janvier, un focus sur Moïse et le cinéma avec les Dix Commandements de Cecil B. DeMille (1923 et 1956), la Vie de Moïse (1905), Moïse sauvé des eaux (1911) et le Prince d’Egypte (1998).
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