::+:: Tragédie lyrique au Vatican


Ce n’est pas tous les jours qu’on crée un nouvel opéra. Du sang, du désir, de la jalousie dans les coulisses du Vatican: les ingrédients sont parfaits pour une œuvre d’art lyrique. Carlotta ou la Vaticane est sur le point de voir le jour, le 31 décembre, au théâtre Equilibre de Fribourg. Pour Alexandre Emery, directeur de l’Opéra de Fribourg, c’est un moment longuement attendu, puisqu’il a mûri ce projet depuis des années. Le journaliste Christophe Passer signe le livret, le compositeur vaudois Dominique Gesseney-Rappo la musique, Denis Maillefer élaborant la mise en scène.Matérialiser un opéra tient du parcours du combattant. D’abord, il faut imaginer un scénario susceptible d’intéresser le public. Ensuite, il faut que ce scénario se prête à une adaptation musicale, moyennant des ajustements, raccourcir un peu ici, rallonger là, modifier un mot, une syllabe – une somme de petits détails. Cet artisanat suppose des protagonistes prêts à collaborer, sinon le conflit peut tourner très mal. «J’ai fait quelques séances de travail chez Dominique Gesseney-Rappo, raconte Christophe Passer. J’ai enlevé une négation, j’ai changé de mot parce qu’il était trop long. On a fait ça en bonne intelligence, avec beaucoup d’humilité chacun, pour essayer que ça sonne le mieux possible.» Autant dire une mission d’orfèvre.
Acte prémédité

On a dit du sang. Oui, il y a un meurtre, ou plutôt deux assassinats et un suicide dans Carlotta, renvoyant au fameux fait divers de la Garde suisse survenu au printemps 1998 au Vatican. Rappel de la thèse officielle: le 4 mai au soir, Cédric Tornay, vice-caporal de la Garde suisse, est retrouvé mort, gisant auprès de son supérieur, le lieutenant-colonel Aloïs Estermann, et de l’épouse de celui-ci. Une lettre d’adieu à sa mère laisse supposer que l’acte a été prémédité. Le jeune garde de 23 ans n’aurait pas supporté que la médaille «Benemerenti» lui soit refusée. Mais cette enquête, tenue secrète par le Vatican, a été contestée à plusieurs reprises, et la lumière n’a toujours pas été faite.Il n’empêche, Alexandre Emery pense qu’il y a là matière à un opéra. Mais il prend d’emblée ses distances avec le fait divers. Nulle prétention d’élucider la question: plutôt en faire une fiction. S’il songe d’abord à Jacques Chessex pour confectionner le livret, c’est finalement Christophe Passer – ami d’Alexandre Emery – qui s’attellera à la tâche. Le journaliste relève lui-même qu’il est plus familier du jazz et des musiques actuelles. Mais il accepte de relever le défi pour autant qu’il ne doive pas coller à la réalité. «L’idée de cet opéra n’est pas un instant de donner une version officielle, ou de révéler notre version de la «vraie» affaire, insiste Christophe Passer. On s’est servi de ce fait divers parce qu’il était éminemment romanesque et éminemment un sujet d’opéra.» Et d’ironiser: «S’il n’y a pas de mort à la fin d’un opéra, ce n’est pas un opéra!»
Le personnage de la fiction

Survient alors l’idée d’introduire un personnage inventé de toutes pièces, «une femme forte, sûre de sa séduction», qui attiserait le désir des hommes autour d’elle au point d’actionner – malgré elle – les leviers de la tragédie. «Le mobile du meurtre dans l’opéra est complètement différent du fait divers, explique Alexandre Emery. On a introduit cette jeune Romaine, la fiancée du garde suisse Tibère, qui va jouer de ses charmes, de ses attraits pour amener le commandant à octroyer le grade et la médaille à Tibère. Son souhait est qu’elle et Tibère puissent rester à Rome et se marier – un objectif somme toute légitime.»
Mais le jeu de Carlotta va être mal compris. Et un autre personnage, Don Eliseo, prêtre félon pactisant avec l’Opus Dei, va entrer en scène pour immortaliser sur une photo un baiser furtif arraché par le commandant Konrad von Kurstein à Carlotta. Tibère vacille et se croit trahi, forcément. «Carlotta devient le lieu de la jalousie et du malentendu, explique Christophe Passer. Ça me permettait d’interroger le rapport de la femme à l’Eglise, à la sensualité, au désir, à l’amour physique.» Pour le metteur en scène, Denis Maillefer, l’opéra interroge également les fragilités du commandant, un bel homme qui sent son pouvoir de séduction décliner avec l’âge. «Il est vraiment troublé par elle. Il voudrait avoir sa jeunesse, et peut-être aussi celle de Tibère. Il peut coucher avec, mais il n’aura jamais sa jeunesse.»
Tonalités sous tension

Encore faut-il une musique capable de fédérer le public autour d’un drame lyrique contemporain. Loin de ressembler à du Stock­hausen ou à du Boulez, son langage musical flirte avec les limites du système tonal. «J’ai cherché à ne pas perdre l’auditeur, déclare Dominique Gesseney-Rappo. L’esthétique du texte dicte l’esthétique musicale. Quand la tension dramatique augmente, la musique se transforme aussi; elle peut être un peu plus austère, parfois même très tendue.» L’orchestre compte une vingtaine de musiciens. A certains personnages sont associés des instruments, comme le saxophone, «à l’âme un peu fourbe», pour Don Eliseo. Denis Maillefer, lui, avoue qu’il a trouvé le texte «un peu emphatique» de prime abord, mais le genre de l’opéra appelle un langage qui n’est pas nécessairement celui du théâtre parlé.
«L’ambition, c’est de réconcilier le grand public avec la création contemporaine», martèle Alexandre Emery. Un credo très louable, un défi de taille. Or, la présence de jeunes chanteurs au sein de la distribution – dont une Carlotta à la voix séduisante­ – devrait attirer un public curieux. L’aventure ne fait que commencer!
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