::+:: ENTRETIEN Christoph Theobald : « Pour le pape François, c’est la mission qui est la réforme »



Jorge Mario Bergoglio avait 26 ans à l’ouverture du Concile, en 1962, et 29 ans à la clôture de celui-ci, en 1965. Comment suivait-il les travaux des pères conciliaires depuis l’Argentine ?


Christoph Theobald : Pendant ces années du Concile, le pape Bergoglio, qui terminait sa formation jésuite, a également été marqué par la théologie de la libération qui commençait à s’élaborer. Toutefois, l’événement déterminant pour lui dans ces années-là a été la conférence du Conseil épiscopal latino-américain de Medellin en 1968, portée par le Brésilien Helder Camara, à l’époque évêque de Fortaleza. Dom Helder Camara faisait partie des acteurs de ce que l’on a appelé le « pacte des catacombes », qui a également marqué le jeune Jorge Mario Bergoglio.


De quoi s’agissait-il ?


C. T. : Dès l’ouverture du Concile, un groupe s’était constitué autour de Georges Hakim, évêque melkite grec-catholique de Nazareth et futur patriarche Maximos V, du cardinal Giacomo Lercaro de Bologne, et de Dom Camara. Le cardinal Lercaro proposa de prendre comme fil conducteur l’épisode de Jésus « envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18), considérant que cette évangélisation des plus pauvres devait être l’axe central du Concile.

C’est ainsi que s’est constitué un groupe d’une quarantaine de pères conciliaires – dont une vingtaine de pères latino-américains – qui, à la fin du Concile, se sont retrouvés dans la catacombe Sainte-Domitille à Rome et ont fait le vœu de toujours veiller à l’annonce de l’Évangile aux pauvres (lireLa Croix du 14 novembre).

Ce texte en 13 points, signé ensuite par environ 250 évêques, a été largement diffusé. En adoptant un mode de vie simple et sobre et en exhortant régulièrement ses frères évêques à fuir le luxe et la mondanité, le pape François incarne au plus haut niveau de l’Église l’esprit de ce pacte des catacombes.


Et dans ses écrits, quels textes conciliaires l’ont le plus influencé ?


C. T. : On perçoit l’influence de plusieurs grands textes, à commencer par la constitution dogmatique sur l’Église. Dans le passé, on a prêté beaucoup d’attention à ce que Lumen Gentium dit de « l’unique Église du Christ subsiste en l’Église catholique (…) bien que des éléments nombreux de sanctification et de vérité subsistent hors de ses structures » (LG 8).

Or, le pape François insiste sur la suite du texte : dire que « l’Église du Christ subsiste en l’Église catholique » suppose que celle-ci annonce l’Évangile aux plus pauvres. « Comme c’est dans la pauvreté et la persécution que le Christ a opéré la rédemption, l’Église est donc appelée à entrer dans cette même voie. »

De même, la constitution pastorale Gaudium et Spes, qui commence par rappeler l’étroite solidarité de l’Église avec « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent », influence bon nombre de ses textes. On y retrouve également l’esprit du décret Ad gentes sur l’activité missionnaire de l’Église, en tant que « manifestation du dessein de Dieu pour mener à son terme l’histoire du salut ».


En quoi l’exhortation apostolique du pape François Evangelii gaudiumest-elle un acte de réception de Vatican II ?


C. T. : Le texte le plus souvent cité dans Evangelii gaudium n’est autre qu’Evangelii nutiandii, l’exhortation apostolique que Paul VI avait publiée en 1975 pour marquer le dixième anniversaire de Vatican II.

Il y a donc une évidente proximité entre ce texte de Paul VI et celui du pape François. Chez Paul VI, la grande question est celle de la mission. Mais à la différence de Paul VI qui ne faisait pas coïncider élan missionnaire et réforme de l’Église, François les réunit.

Pour lui, la réforme est la condition de toute mission et toute réforme doit viser l’amélioration des capacités à annoncer l’Évangile. Ce que le pape appelle « style missionnaire » implique une conversion qui doit se manifester par une « mystique joyeuse », une rencontre avec le Dieu vivant qui « sort » de lui-même, rendant capable de réformer les institutions. Cette réforme de l’Église n’est donc ni seconde ni secondaire par rapport à l’annonce : elle en fait intrinsèquement partie.


En quoi doit-on recevoir Vatican II pour réformer l’Église ?


C. T. : Dans son discours du 17 octobre, pendant le Synode sur la famille, le pape a explicité son interprétation de l’ecclésiologie de Vatican II en reprenant l’idée de synodalité de l’Église. Or cinquante ans plus tôt, le 28 octobre 1965, Paul VI avait promulgué le décret Christus Dominus qui instituait le Synode des évêques : ceux-ci, « choisis dans les diverses régions du monde, apportent au pape une aide efficace ».

Le pape Bergoglio défend cette synodalité de l’Église en citant souvent dans ses propres documents ou discours les conférences épiscopales, tant nationales que continentales. Il est le premier pape à mettre ainsi sur le même plan un document du Conseil épiscopal latino-américain, par exemple, et un texte pontifical.

En cela, il applique un principe ecclésiologique issu de Vatican II, selon lequel « les Églises particulières sont formées à l’image de l’Église universelle ; c’est en elles et à partir d’elles qu’existe l’Église catholique une et unique » (LG 23).

Venant d’un autre continent que la vieille Europe, Bergoglio est extrêmement sensible à cette pluralité en interne, qui avait sans doute été oubliée ces dernières décennies du fait de la recentralisation de l’Église voulue sous Jean-Paul II et Benoît XVI.

Enfin, la mise en œuvre de la synodalité de l’Église suppose l’acceptation de deux points importants de Vatican II : d’une part, le sensus fidei, ce « sens surnaturel de foi du peuple entier » (LG 12) qu’il appartient aux pasteurs de « sentir » et qui confirme l’infaillibilité du peuple dans l’acte de croire. D’autre part, l’égalité fondamentale de tous les baptisés, en considérant que ce sont les laïcs qui sont au cœur de l’Église et non pas la hiérarchie qui est au service du peuple.


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Source et Info la Croix 

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